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Les comptes d'apothicaires!

Par définition, l’apothicaire est celui qui préparait et mettait à disposition des malades diverses potions et mélanges guérisseurs ou préventifs. On dit pharmacien depuis la Révolution (21 germinal de l’an XI : une loi organise la pharmacie et sa pratique en France). Parmi les expressions populaires, on trouve la formule « des comptes d’apothicaire ».
Beaucoup pensent que cela signifie « calculer au prix le plus serré », et associent le sens à l’avarice, la radinerie ou l’âpre marchandage. Cela vaudrait parce que les apothicaires mesuraient avec précision les doses de leurs savantes préparations. Or, à l’origine, les « comptes d’apothicaire » désignent des prix exagérés ! Ce n’est donc pas l’action de rechigner pour faire des économies, mais au contraire d’exagérer les comptes.
Tout simplement parce que les apothicaires avaient tendance à ajouter et rajouter moult produits et donc à compliquer leurs préparations guérisseuses.
Faire des comptes d’apothicaire, cela signifie compliquer une tâche pourtant simple au départ. La confusion avec le marchandage est donc en partie justifiée, mais pas celle avec l’avarice.

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De nouveaux remèdes répandus en France grâce à un Bourguignon...

Les apothicaireries, que l’on peut appeler pharmacies sans anachronisme en prenant pour justificatif leurs remaniements souvent intervenus au 19ème siècle, ont suivi l’évolution des hôpitaux. Mais, dans l’ensemble, avant les grands progrès de la médecine après la Révolution, elles avaient en commun l’utilisation de remèdes à base de plantes et d’animaux.

Si l’on excepte quelques préparations très locales, les poudres, drogues et pilules concoctées étaient les mêmes dans les hôpitaux ou Hôtels-Dieu d’Alise-Sainte-Reine, Arnay-le-Duc, Autun, Avallon, Beaune, Chablis, Chagny, Chalon-sur-Saône, Cluny, Le Creusot (Hôtel-Dieu en 1894, la ville étant récente), Dijon, Joigny (disparu), Ligny-le-Châtel, Louhans, Mâcon, Meursault (transformé depuis longtemps), Moutiers-Saint-Jean, Nolay, Nuits-Saint-Georges, Nevers, Sacquenay (disparu), Saint-Pierre-le-Moûtier, Selongey (la chapelle Sainte-Anne faisait office d’hôpital), Sens, Seurre, Tonnerre, Tournus et dans tous les autres de Bourgogne ou de France. A noter que les épiciers, qui vendaient eux aussi des plantes sous forme de poudre, étaient étroitement surveillés par les apothicaires qui les accusaient de concurrence déloyale et qui, surtout, s’inquiétaient de voir des personnes éloignées de la médecine vendre de tels produits guérisseurs.
Saint-Vincent de Paul a lancé un grand mouvement de charité en France, Louis XIV a favorisé la science médicale grâce à la Faculté de médecine, au Jardin Royal des Plantes devenu depuis le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris : tout ceci a contribué à uniformiser la médecine et ses remèdes.
Les soins guérisseurs étaient partout les mêmes. L’invention et la découverte de nouveaux remèdes profitent à tout le royaume. En grande partie, cela est dû à un bourguignon : Michel Sarrazin, premier scientifique canadien d’origine française, né à Gilly-lès-Cîteaux en Côte-d’Or.
Grâce à lui, quinquina et poudre de castor ont pu rejoindre les rangs occupés par les pots d’étain ou de faïence des apothicaireries contenant mélisse, capillaire, sauge, chiendent, tilleul, rhubarbe, aubépine, thym, trèfle, poudre à thériaque, valériane, gentiane, poix de Bourgogne et combien d’autres encore ! En réalité, dès la découverte de nouveaux continents (Asie grâce à Marco Polo, la voie vers l’Amérique par Christophe Colomb), de nouvelles plantes médicinales ont fait leur apparition en France.

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Les apothicaires n’œuvraient pas toujours directement au sein des hospices ou hôpitaux : la corporation des apothicaires existait et des boutiques en ville étaient accessibles à tous. La famille dijonnaise Piron en est l’exemple le plus connu en Bourgogne : Aimé Piron, père du poète Alexis, fournissait ainsi l’hôpital de Dijon et les particuliers.
Peu à peu, des apothicaireries se sont installées au sein des hôpitaux. Bien que les hôpitaux étaient gérés par un collège d’hommes laïcs et/ou cléricaux pour la plupart d’entre eux, les soins portés aux malades l’étaient par les religieuses : Sœurs de la Charité, de Sainte-Marthe ou du Saint-Esprit. Les médecins et chirurgiens étaient des hommes et les religieuses servaient d’infirmières. Leur but était surtout l’accompagnement dans la maladie. De fait, dans les apothicaireries d’hôpitaux, des femmes tenaient boutique. Exemple flagrant, le cas des deux filles de l’apothicaire Claude Pérard de Dijon, qui sont les premières à installer une apothicairerie au sein de l’Hôpital du Saint-Esprit en 1644 (devenu Hôpital Général en 1649, fusionnant avec le récent Hôpital de la Charité). Elles oeuvreront alors directement à l’hôpital, après une formation dispensée par les apothicaires de la ville et sous leur contrôle. La survie de leur profession et la qualité des soins en dépendaient. Passons rapidement sur l’histoire des hospices en Bourgogne, déjà évoquée dans nos colonnes: bâtis sur d’anciennes maladreries de l’époque gallo-romaines pour la plupart, à l’extérieur des villespour éviter la contamination des populations, ou bien bâtis en centre-ville et réservés aux citadins (riches et pauvres étant séparés mais les deux étant reçus, les plus fortunés devant payer), ils n’ont cessé de s’agrandir au cours du temps pour donner aujourd’hui des bâtiments à l’architecture facilement reconnaissable.
Les hôpitaux les plus célèbres sont pourtant ceux qui sont uniques de ce point de vue: l’Hôpital de Tonnerre, fondé par la reine Marguerite de Bourgogne, comtesse de Tonnerre, veuve du frère de Saint-Louis et les Hospices de Beaune, fondé par le chancelier de Philippe le Bon, Nicolas Rolin, en 1443 (après que Chalon ait refusé son projet… et avant de s’en inspirer largement en 1529 pour bâtir son propre Hôtel-Dieu sur l’île Saint-Laurent).

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Lors des visites des apothicaireries des Hôtels-Dieu, hospices et hôpitaux anciens de Bourgogne, les mêmes questions reviennent : à quoi servait cette potion ? Et cette poudre ? Il en reste encore ? On s’en sert aujourd’hui ? Et si j’ai mal là, je peux prendre quoi ?
Sans vouloir reprendre les recettes de nos grands-mères, nous plaçons en encart quelques maux et leurs remèdes recueillis çà-et-là dans les Archives des apothicaireries de Bourgogne, établis
selon les règles des maîtres apothicaires, pharmaciens avant l’heure qui seuls possédaient la science nécessaire au rétablissement des malades. Evidemment, il n’est pas question de donner une quelconque recette : le savoir-faire et la connaissance requis pour soigner ne s’acquièrent qu’au cours de longues et nécessaires études et par la pratique scientifique. Le secret des dosages reste l’apanage des spécialistes et quiconque s’y aventurerait en tant qu’amateur risquerait de se faire plus de mal que de bien ! Et si notre liste est loin d’être complète, c’est bien parce que les secrets d’apothicaire sont toujours soigneusement gardés. Parlez-en à votre pharmacien, comme il est dit dans la publicité. ( Avec la permission d’ Etienne BRETON-LEROY )

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L’armagnac: pour certains, cette eau-de-vie aurait ses origines remontant à 800 ans avant J.C. L’alcool d’aujourd’hui est cependant basé sur une recette du 15ème siècle (1461), et s’est trouvé une célébrité depuis la naissance du roi Henri IV. Le médecin lui aurait trempé les lèvres avec ce qui, à l’époque, était jugé comme un médicament fortifiant ! Les apothicaires s’en sont réservés l’usage jusqu’aux années 1650 environ. L’alcool est-il un médicament contre le mal-être ? Certes non !

Le quinquina: connue en France grâce aux envois faits par Sarrazin au médecin royal Guy Crescent de Fagon (qu’il mélangeait avec du vin), elle a été largement employée par les apothicaires pour soigner les fièvres. Surtout celles dues au paludisme (humidité des marécages et zones d’eau qui favorisent la présence des moustiques). A Tournus, Louhans et dans la Bresse en général, elle a été très employée entre la fin du 17ème et le début du 18ème siècle : la région comportait plus de 1300 grandes zones d’eau malgré les ordres d’assèchement lancés par le Roi. La Bresse a connu plusieurs vagues de mortalité pour ces raisons et malgré les traitements à la quinquina. C’est à partir de l’écorce de cet arbre d’Amérique du Nord que l’on extrait la quinine.

La poudre de castor: encore une découverte médicinale venue du Canada et due à Sarrazin. Si l’Europe avait déjà ses propres castors (appelés bièvres en Bourgogne), la plupart ont vite disparu et n’ont pas été utilisés à titre médical. Les Hospices de Beaune conservent un pot en verre rempli de cette poudre censée redonner du tonus et de la vigueur (notamment à une partie intime de l’anatomie), être anti-hystérie, efficace contre les états spasmodiques (épilepsie et spasmophilie). La poudre vient en fait des rognons de l’animal.

Yeux d’écrevisse: la poudre d’écrevisse, associée à la moutarde, permettait de faire une pâte pour guérir les plaies. Mais les yeux d’écrevisse n’est pas un nom attribué à une forme de pilule : c’est bel et bien de la poudre de cet animal. Elle servait contre les dysuries, c’est à dire contre les difficultés à uriner. La Bourgogne était une région autrefois réputée pour ses écrevisses, grâce à ses nombreuses rivières.

Extrait de fenouil: pour redonner des forces à un malade, on lui mettait du jus de fenouil dans les narines. En revanche, pour endormir les patients, on utilisait de la ciguë (poison réputé depuis l’Antiquité), de l’opium mais aussi du jus de lierre, de laitue ou de mûre. Les pots des apothicaireries étaient souvent remplis d’extraits de camomille, tilleul ou d’autres plantes assez répandues dans les jardins à la fois potagers et à vocation médicale des monastères, des châteaux ou des hôpitaux. La Bourgogne possède encore beaucoup de jardins botaniques dont le plus connu est celui de l’Arquebuse, à Dijon. N’oublions pas Bézouotte et sa foire aux plantes rares (9ème édition les 10 et 11 mai 2003) avec, entre autres, des plantes médicinales d’origine médiévale. Ajoutons les célèbres jardins de Barbirey-sur-Ouche, si soigneusement entretenus.

Poivre, safran et épices servaient à redonner des forces, à fluidifier le sang. Avant les saignées, il pouvait être recommandé de manger du poivre. Région de passage et de commerce, on trouvait ces produits en Bourgogne surtout au port de Chalon-sur-Saône.

L’absinthe: cette plante très amère, dont la liqueur a fait des ravages au 19ème et au 20ème siècle, était utilisée sous forme de jus pour guérir les vomissements et les bouches pâteuses. Etonnant de constater que l’on pouvait se défaire des nausées alcooliques provoquées par l’absinthe en continuant d’en ingérer…

La thériaque: voilà le produit le plus répandu qui, sous un nom générique, peut cacher plusieurs remèdes différents. Composée à partir de trois ou quatre ingrédients, une cinquantaine ou même jusqu’à plus de 80 (miel, opium, cassis, chair de serpent séchée, racine de valériane, écorce de cannelle, feuilles de laurier, de l’anis, du persil, etc.), la thériaque était à l’origine le nom donné à une potion pouvant guérir de tous les poisons et, surtout, des venins. La thériaque fut beaucoup utilisée pour lutter contre la peste. La pâte ainsi composée séchait assez vite : on lui ajoutait alors du vin après l’avoir pilée. Le vin de Bourgogne était épais : on le diluait avec de l’eau avant de réveiller la thériaque.

Capillaire: cette fougère, envoyée du Québec par des sœurs hospitalières, servait à lutter contre la toux. Le tabac servait également à de médicament… pour faciliter la respiration.

Poix de Bourgogne: beaucoup pensent qu’il s’agit là d’une fève, du petit pois ou du pois chiche. En fait, c’est de la résine d’épinette (pin qui a donné le mot poix qui signifie coller) que l’on appliquait en pâte sur les bronches pour lutter contre les états grippaux et la toux. Les pins de Bourgogne étaient réputés pour leur force : leur résine était plus épaisse et ses vertus plus concentrées qu’ailleurs.

Sources
– Mystères d’apothicaires, brochure gratuite de la Fédération Départementale des Offices de Tourisme et Syndicats d’Initiative de l’Ain – Pays d’accueil de la Bresse bourguignonne – Agence Régionale de l’Hospitalisation de Bourgogne.
Disponible dans les Offices de Tourisme
– Les Apothicaireries de Bourgogne, M.T. Girardi, éd. La Taillanderie, 1996. ISBN 2.87629.091.X
– Le Bien Public/Les Dépêches des 25/03/2001, 30/09/2001, 14/10/2001, 24/03/2002, 31/03/2002, 07/04/2002, 14/07/2002 : Médecine et médecins en Bourgogne, Hospices et Hôtels-Dieux, Sarrazin.
 

Secrets d’apothicaires   ( source  » Etienne Breton-Leroy  » )   Autorisation de publication réservée au site www.croixblanchepharma.com Tous droits de reproduction, même partielle, strictement réservés.

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